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Les gargouilles : une tradition médiévale

gargouille

Les gargouilles, ces mystérieuses sculptures perchées sur les églises médiévales…

Mais, connaissez-vous vraiment leur histoire ?

L’origine des gargouilles.

D’abord, qu’est-ce qu’une gargouille ?

Étymologiquement, le mot gargouille vient du latin et de l’ancien français. La racine du mot, garg, désigne le bruit d’un liquide qui bout, qui bouillonne, et par dérivation, ce son que peut faire un liquide quand il passe par la gorge d’un individu.

Avec le temps, ce préfixe a fini par désigner la gorge elle-même. De son côté, gouille, semble venir de l’ancien français goule, sans doute lui-même dérivé du latin gula, les deux signifiant gueule.

Gargouille de la basilique Notre-Dame de l’Épine, Marne, France
Gargouille de la basilique Notre-Dame de l’Épine, Marne, France.

Si on s’en tient à l’étymologie, on commence donc à entrevoir une première définition de la gargouille. Il s’agit d’une gorge, prolongée d’une gueule, qui doit conduire un liquide d’un point A à un point B. Autrement dit, la gargouille n’est plus ni moins qu’un dispositif permettant l’évacuation des eaux de pluie. Mais pas seulement. Empreinte de symbolique chrétienne, la gargouille est généralement réservée aux édifices religieux.

Maintenant que la définition est donnée, il faut se demander et quand sont nées les gargouilles ?

Traditionnellement, on fait remonter l’histoire des gargouilles au début du XIIIème siècle, en France, alors que l’on s’attelait à améliorer le système d’évacuation des eaux. En effet, jusqu’à présent, quand il pleuvait, l’eau glissait des toits et tombait sur la voie publique, sans trop de contrôle. Pour y remédier, on a commencé à installer des chéneaux.

Placés sous la toiture, les chéneaux sont de longs conduits qui servent à rassembler les eaux de pluie et à les diriger vers des points précis. L’amélioration est considérable mais le système a un gros inconvénient. Les eaux évacuées coulent le long des murs, entraînant humidité et infiltrations dans les édifices religieux.

Hippopotame de la cathédrale de Laon
Hippopotame de la cathédrale de Laon, W. Commons.

C’est là qu’est née l’idée d’installer, au bout des chéneaux, des sculptures projetées vers l’avant. Désormais, l’eau ne coulerait plus directement contre les murs et, en plus, on pourrait mieux contrôler le flux des eaux. En effet, il suffisait de multiplier les gargouilles, pour que les eaux s’écoulent en de multiples endroits, ce qui limitait la masse d’eau.

C’est d’ailleurs cette prolifération de gargouilles qui va expliquer leur évolution stylistique. En effet, si, au départ, les premières sculptures étaient simples et larges, elles vont peu à peu s’affiner et s’orner de décorations.

La version officielle (que l’on doit à Viollet-le-Duc) raconte que ce sont les toits de la cathédrale de Laon (Aisne), vers 1220, qui reçurent les premières gargouilles. L’exemple sera ensuite repris par d’autres édifices religieux, comme les cathédrales Notre-Dame de Noyon (Oise) et Notre-Dame de Paris.

Leur point commun ? Compter parmi les plus anciens monuments de style gothique à avoir été construits en France. Conclusion logique : les gargouilles sont une invention gothique et française (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de gargouilles dans d’autres pays).

Gargouille de la cathédrale Notre-Dame de Reims
Gargouille de la cathédrale Notre-Dame de Reims.

Maintenant, si on veut aller un peu plus loin, il faut se poser la question fatidique : les gargouilles moyenâgeuses sont-elles une invention pure et simple ou sont-elles les descendantes d’ancêtres plus lointains ?

Les ancêtres des gargouilles.

En général, on admet que les gargouilles sont une invention du Moyen-Âge, en lien avec l’apparition de l’art gothique. Mais, est-ce totalement vrai ?

Déjà, il faut faire attention à ne pas confondre les gargouilles et les chimères. Animal légendaire, la chimère nous vient de la Grèce Antique. Elle désigne une créature monstrueuse, à tête de lion, mais dotée d’un corps de chèvre et d’une queue de serpent (ou de dragon). La bête est malfaisante, aimant déverser son feu maléfique sur les plantations et les villages.

Dans le contexte chrétien, la chimère garde l’image d’une créature démoniaque, même si ses attributs physiques peuvent être divers. Souvent terrifiante, parfois grotesque, la chimère est un rappel constant de la présence du Mal et de la nécessité qu’il y a de s’en préserver.

Chimère conçue par Viollet-le-Duc, au XIXème s., Notre-Dame de Paris
Chimère conçue par Viollet-le-Duc, au XIXème s., Notre-Dame de Paris.

Sachant cela, serait-il exact de voir dans la chimère l’ancêtre de la gargouille ? Eh bien, oui et non. En ce qui concerne leur fonction symbolique, il y a sans doute un lien à creuser, en ce sens où elles opposent un univers bienveillant et protégé (l’intérieur des églises) à un monde extérieur peuplé de créatures fantastiques, voire carrément démoniaques. Toutefois, il faut déjà émettre des réserves, le rôle des gargouilles étant un peu plus complexe. On y reviendra.

En fait, c’est surtout leur usage qui diffère. En effet, si une gargouille a une utilité pratique – elle protège les édifices religieux des dégradations liées à l’humidité -, la chimère n’a qu’une vocation décorative.

Placée sur les toits des cathédrales, elle est comme une menace constante, prête à s’abattre sur quiconque s’écarterait de la voie du Bien. Toutefois, à part ce rôle allégorique, elle n’a aucune finalité matérielle. Finalement, elle n’est qu’un ornement architectural.

À l’inverse, il a existé, durant l’Antiquité, des sculptures au rôle similaire à celui des gargouilles (évacuer les eaux usées), mais avec une symbolique différente. Ainsi, sur le site italien de Poggio Civitate (Ier millénaire avant notre ère), on a pu reconstituer des pans de toits dotés de gargouilles anthropomorphes.

En plus des Étrusques, les Égyptiens et les Grecs ont eu aussi sculpté leurs propres gargouilles, l’aspect des sculptures dépendant de leurs croyances. On trouve ainsi, sur le mur du temple d’Hator, à Dendérah (Égypte), des lions dont les pattes antérieures sont étendues autour d’un conduit, ce qui permettait de faire s’écouler l’eau loin des murs.

Gargouille du temple d'Hator, Égypte
Gargouille du temple d’Hator, Égypte.

Pour résumer, on peut, en fouillant un peu dans les vestiges archéologiques, trouver des ressemblances entre les gargouilles moyenâgeuses et de potentiels ancêtres antiques. Toutefois, il serait un peu réducteur de penser que les gargouilles ne sont qu’une énième copie d’un modèle plus ancien. En effet, les gargouilles ont une symbolique très spécifique, mélange de religiosité et de mysticisme. C’est peut-être là que leur originalité est la plus prégnante.

La symbolique des gargouilles.

Au XIIIème siècle, les toutes premières gargouilles sont principalement animales. Il peut s’agir d’animaux réels ou imaginaires (en tout cas, dont l’existence n’a pas encore été prouvée). On trouve ainsi beaucoup de lions (inspiration antique ?) et de chiens, ce qui renforce l’idée de gargouille protectrice . Avec le temps, les sculpteurs vont complexifier leur œuvre, en engageant les animaux dans des activités de chasse (domination d’un autre animal ou d’un humain) et de loisir, la gargouille pouvant par exemple jouer de la musique.

Gargouille de la cathédrale de Reims
Gargouille de la cathédrale de Reims.

Bien entendu, le choix des animaux n’est pas anodin. La littérature chrétienne regorge de bestiaires associant tel ou tel animal à telle ou telle qualité, les plus influents étant sans doute le Physiologus et le Liber Monstrorum. Si l’on prend l’exemple du lion, il est, en tout cas à l’époque qui nous intéresse, un animal puissant et royal (il supplantera l’ours comme roi des animaux au XIIème siècle), en plus d’être perçu comme un protecteur de la sainteté.

À la fin du XIIIème siècle, une évolution s’opère, avec l’apparition de gargouilles anthropomorphes, c’est-à-dire à apparence humaine. Les plus anciennes connues sont celles de la basilique Saint-Urbain de Troyes. Pourquoi ? Sans doute parce que ces figures qui nous ressemblent tant provoquent un sentiment d’identification plus fort dans la psyché humaine.

Il est d’ailleurs courant que ces gargouilles humaines figurent des attitudes immorales, comme l’ivrognerie ou l’obscénité, comme une mise en garde. Il n’est pas rare non plus qu’elles incarnent l’un des 7 péchés capitaux, un thème en vogue en cette fin de Moyen-Âge.

Gargouille de Saint-Urbain de Troyes
Gargouille de Saint-Urbain de Troyes.

Mais, qu’elles soient animales ou humaines, les gargouilles ont des visées moralisatrices. Là-dessus, tout le monde est à peu près d’accord. Par contre, quand il s’agit d’être un peu plus précis, les opinions divergent (et pas qu’un peu). Faisons un point sur les principales hypothèses.

Aujourd’hui, la thèse la plus admise est celle du talisman. Les gargouilles auraient ainsi des vertus apotropaïques, c’est-à-dire qu’elles seraient capables de repousser le Mal, au même titre qu’une main de Fatima ou qu’un scarabée égyptien. Placées sur les toits des églises, elles feraient bouclier contre les forces démoniaques et les pécheurs.

Cette idée est souvent étayée par un exemple, celui d’un usurier dijonnais qui, le jour de son mariage, aurait été tué par la chute d’une bourse de pierre tenue par une gargouille. Dans d’autres versions, c’est la mariée qui est visée par la gargouille. Dans tous les cas, le cas est bel et bien chargé de morale, puisque le prêt d’argent était très mal vu par les chrétiens.

Église Saint-Martin, Saint-Valéry-sur-Somme, France
Église Saint-Martin, Saint-Valéry-sur-Somme, France.

Mais, cette fonction première des gargouilles se serait agrémentée, au fil du temps, d’une intention satyrique. Autrement dit, puisqu’ils avaient davantage de liberté d’expression, les tailleurs de pierre en auraient profité pour caricaturer la société de leur temps, n’hésitant pas à mettre certains hommes d’Église en scène. Certains chercheurs ont aussi suggéré que les scènes obscènes, plutôt que de choquer, visaient à provoquer le rire, ce qui était perçu comme un bon moyen de faire fuir les démons à l’époque.

Sachez qu’il existe également des légendes liée aux gargouilles, dont la plus connue est la suivante. Nous sommes au VIIème siècle, à Rouen. Là, dans les marais du Malpalu (ou dans la forêt du Rouvray, selon les versions) vit un terrible dragon d’eau, qui provoque de violentes inondations et terrorise la population locale.

Un jour, Saint Romain, qui a déjà plusieurs miracles à son actif, décide d’en finir avec la bête démoniaque. Sa seule requête : être accompagné. Problème, personne n’a le courage de le rejoindre dans sa quête. Personne sauf un condamné à mort, qui n’a de toute façon plus rien à perdre.

Saint Romain propose alors un marché au condamné : si la mission est un succès, il aura la vie sauve. Les deux se rendent dans les marais, prêts à en découdre avec la bête infernale, qui déverse des flots d’eau depuis sa gueule immense. Assez vite, Saint Romain terrasse la bestiole, grâce à des incantations et autres signes de croix. Le dragon est ensuite jeté au feu mais le haut de son corps ne brûle pas. Au contraire, il se pétrifie. Les habitants décident alors d’installer la tête de la créature sur les remparts de la ville.

Saint Romain et le dragon d'eau
Saint Romain et le dragon d’eau.

Depuis, on dit que, lorsque les rayons de la lune illuminent la tête du dragon, celle-ci semble reprendre vie… Cette histoire n’est pas sans rappeler d’autres légendes locales, qui racontent que, la nuit venue ou lorsque la pluie tombe, les gargouilles reprendraient vie et qu’il vaudrait mieux éviter de se trouver dans les parages ! En effet, pour beaucoup, les gargouilles sont bien plus que de simples talismans. Elles ont la capacité d’agir et de châtier les pécheurs.

Quelques gargouilles atypiques.

Pour conclure cet article, je vous propose de faire un tour des gargouilles les plus atypiques que j’ai pu rencontrées au cours de mes recherches.

Commençons par la cathédrale Notre-Dame de Fribourg, en Allemagne. Côté sud, une drôle de gargouille attire l’œil. Si, d’ordinaire, les gargouilles rejettent le trop plein d’eau par la bouche, celle-ci le fait… par ses fesses ! La légende raconte qu’elle serait née des mains d’un artisan mécontent de son salaire et des retards de paiement.

Gargouille de la cathédrale Notre-Dame de Fribourg, en Allemagne
Gargouille de la cathédrale Notre-Dame de Fribourg, en Allemagne.

Autre pays, autre style. En Écosse, à l’abbaye Paisley, on peut trouver la gargouille d’un personnage de pop-culture, le terrifiant xénomorphe, de la série de films Alien. C’est un tailleur de pierre qui, dans les années 1990, alors qu’il rénovait les gargouilles de l’abbaye, a décidé d’y inclure sa passion pour la science-fiction.

Gargouille de l'abbaye Paisley, en Écosse
Gargouille de l’abbaye Paisley, en Écosse.

Comme je vous le précisais en début d’article, généralement, les gargouilles sont présentes sur les toits des édifices religieux. Mais il existe des exceptions, comme cette salamandre, placée sur le donjon du château de Pierrefonds, dans l’Oise.

Salamandre du château de Pierrefonds, dans l'Oise
Salamandre du château de Pierrefonds, dans l’Oise.

Parmi les exemples de gargouille burlesque et provocatrice, on trouve « Le bouc et la nonne ». Située sur la collégiale Notre-Dame des Marais, à Villefranche-sur-Saône (Rhône), la gargouille caricature le péché de luxure, dans une figuration plutôt osée pour l’époque.

Le bouc et la nonne, Villefranche-sur-Saône
Le bouc et la nonne, Villefranche-sur-Saône.

Et voilà, j’espère que cet article vous aura intéressé(e) et qu’il vous aura donné envie de mieux observer ces étranges sculptures qui ornent les toits des cathédrales et de certains autres monuments. N’hésitez pas à me faire part de vos impressions dans les commentaires et à partager cet article avec d’autres curieux(ses) d’Histoire 🙂

Si vous voulez rester dans l’ambiance du Moyen Âge, pourquoi ne pas lire l’article consacré à la Fête des Fous, une étrange coutume médiévale ?

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2 commentaires

  • Etoubleau Alexia

    Bonjour, je suis actuellement en école d’art et je recherche des références sur le Moyen Âge italien. Ton article est très intéressant et a répondu à certaines de mes questions, mais je me demandais s’il existait des gargouilles sur des églises ou cathédrales italiennes.

    • AudreyFeather

      Bonjour, merci beaucoup pour ton commentaire et je trouve ton sujet de recherche très intéressant ! Si l’article a pu t’aider un peu, tant mieux ! Concernant les gargouilles, c’est une tradition très ancrée dans l’architecture médiévale française mais il existe effectivement plusieurs exemples de cathédrales italiennes ornées de gargouilles. La plus célèbre est la cathédrale de Milan, avec plus de 100 gargouilles. Il y en a également sur la cathédrale de Sienne et quelques autres (tu peux consulter l’article italien consacré aux gargouilles sur Wikipedia). Je pense que si tu parles italien, tu devrais trouver davantage d’information ! Malheureusement, ce n’est pas mon cas… Dans tous les cas, bonne chance pour tes recherches !

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